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Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 22:18

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Je m’appelle Salima. J’habite Creil, en Picardie, ville-dortoir formée de grands ensembles qui dominent la vallée de l’Oise. Creil, son château moyenâgeux, son centre historique et son île Saint-Maurice. Fait rêver, hein ? Jamais fait le détour, je parie. Pas tort. Hideux. Mort. Triste. M’en rends même plus compte. 30 ans que j’y vis. Survis.


3 sœurs. Deux frères. Et ma mère. Mon père nous a quittés en 1999. Fatigué, las, meurtri. Nostalgie de son Algérie natale, son bled, Sétif qu’il a quitté en 1962 à l’âge de 17 ans pour rejoindre la France. Cet Eldorado qui aura eu sa peau. Pour lui avoir rappelé - chaque jour que Dieu fit - qu’il n’était qu’un Autre, un Etranger, un Immigré. Et le resterait. Pas faute, pourtant, d’avoir fondé une famille, travaillé à la sueur de son front, payé ses impôts, accepté les règles et les traditions françaises...


Bâbâ nous a quittés il y a 13 ans. Il doit se retourner dans sa tombe. A faire le constat d’un modèle républicain d’intégration qui présuppose aujourd’hui encore cette même allégeance à la société française. Insupportable.


Saleté de prénom. Salima. A cause de toi, je dois sans cesse rappeler que mon pays, c’est la France, que je ne suis pas née « là-bas », que je ne suis de « là-bas ». A cause de toi, saleté de prénom, je suis née, je suis et resterai Al Djazir. Pas un jour qui passe sans que je ne sois tenue de me justifier, de m’expliquer, de légitimer ma présence, ici, en France. L’on m’a souvent « invitée » à changer de prénom. Troquer Salima contre Justine (allez savoir pourquoi). Jamais de la vie. Salima symbolise la pureté, qui ne souffre d’aucune atteinte. Changer de prénom, piétiner mon identité pour mieux m’intégrer ? Jamais. Justine au cheveu crépu et à l’œil noir… Aberration, chimère, tromperie. Mon père m’égorgerait.

 

Je m’appelle Salima. La chose est entendue. Pliée.

 

Moi Salima, diplômée Bac +3 et aujourd’hui infirmière à l’hôpital de Laennec. Mon père y fut brancardier. Ironie. Depuis, à Creil, le temps s’est figé. Cryogénisation d’un racisme ordinaire et crasse. Assignation identitaire. Mécanismes pervers intacts.


Je gagne 2300 euros par mois, suis propriétaire d’un T2 et d’une voiture. Adolescente, mon père ne m’a jamais bercée d’illusions quant à l’égalité réelle à laquelle je pourrai prétendre. Je m’en suis pourtant bien sortie. A ceci près que mes collègues m’imaginent (je le sens, je le sais) front collé au tapis de prière, frigo rempli de hallal, Hijab à la maison et – qui sait - potentielle djihadiste. Dogmes immuables. Colère. Pitié.


Moi, Salima, « Française » et « musulmane ». Deux aspects de mon identité propre qui relèvent de deux sphères différentes, politique et religieuse. La seconde ne regardant personne. Elle m’appartient. Banalité qu’une telle assertion ? Non. Pas ici à Creil. Taux de population immigrée ? 27 %. Huitième ville de plus de 20 000 habitants la plus pauvre de France… Chômage / pauvreté / incivilités / dégradations / insécurité = racisme. Saloperie d’équation. L’intelligence finit là où commence la peur.

 

Creil, cancer de la société française. Creil, là où comme tant d’autres cités dortoirs, la peur de l’autre et le rejet de l’étranger n’ont été aussi forts. N’en déplaise au FN. Tenez, la Picardie, c’est 10% des parrainages de Marine Le Pen. 8 signatures dans l’Oise. La question n’est plus taboue.

Dans les bistrots, sur les marchés, à l’hôpital, on en discute. La crise aurait-elle banalisé le sujet ? Pas seulement. Ouvriers, jeunes, vieux... Des Jean, Caroline mais aussi et surtout des Moussa, Ali, Nora, issus de l’immigration, sympathisants frontistes qui clament ne plus se retrouver dans cette France qui les a oubliés, qui leur a craché à la figure… Et Marine de pérorer : « Combien de Mohamed Merah dans les bateaux, les avions, qui chaque jour arrivent en France remplis d'immigrés ? Combien de Mohamed Merah parmi les enfants de ces immigrés non assimilés ? ». Dialectique à vomir.  


Pour ma part, cet amour pour la France - que n’a cessé de me communiquer mon père - reste intact. Mais il est fragile. Et s’abîme à mesure que ne vient cette reconnaissance sociale et politique tant attendue. Je suis ici chez moi. J’irai voter en avril prochain. Pour qui ? Pour celui qui portera haut et fort la devise « liberté-égalité-fraternité » dans le respect de mes valeurs familiales, cultuelles et culturelles. Et de mon prénom.

 

PS : Ce récit est imaginaire. Je le dédie à A.B.

Que me pardonnent les Creillois s'ils se sentent heurtés par mes approximations ou raccourcis.

Par Sophie Broyet - Publié dans : Humeur & Tremblements
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Préface

  • Mes Bastille(s)
  • : Ma Bastille est défensive. Château fort, arsenal, d'1m60 et 50 kg, alimenté par la rage et la passion. Ma Bastille ne se rendra jamais. Elle abritera colères et coups de gueule, rires et rêveries. Elle sera l'archive et l'exutoire de mes humeurs. Ma Bastille constituera la seule forme parfaite de mon temps.

L'auteur(e)

  • SOPHIE BROYET
  • Mes Bastille(s)
  • Perpétuelle transitaire. Tantôt moi, tantôt elle. Voire lui. Schizophrène professionnelle mais se soigne. Écris, conte, rapporte, fabrique des univers. Et aime ça.

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